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Quelles sont les conséquences des restrictions alimentaires ? (retour sur l’expérience du Minnesota d’Ancel Keys)

Ecrit par 12 janvier 2018 Aucun commentaire

De nos jours, on entend sans cesse parler de régimes de toutes sortes, que ce soit à la télévision, dans les magazines et je ne parle pas des réseaux sociaux. Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, on sait qu’à long terme, ils ne marchent pas.

Dans cet article, je vais vous parler d’une expérience très importante qui a été réalisée aux Etats-Unis il y a près de 70 ans maintenant : la « Minnesota Starvation Experiment » (1,2).

Elle montre de façon très frappante les effets (mentaux, physiques, psychologiques, émotionnels, sociaux…) que peuvent avoir les restrictions alimentaires sur les êtres humains.

La détérioration rapide, les changements étranges et souvent alarmants du comportement des sujets et les effets à long terme d’une sorte de « semi famine » sont tous les marqueurs auxquels peuvent s’identifier les personnes ayant un trouble du comportement alimentaire ou même suivant un régime restrictif depuis des mois.

36 hommes étudiés pendant 14 mois

Nous sommes en Novembre 1944. C’est la fin de seconde guerre mondiale. Les médias américains rapportent la situation catastrophique des populations européennes qui avaient subi les effets de la guerre, et notamment le manque de nourriture.

A l’époque, les études scientifiques étaient assez rares concernant la sous-alimentation ou sur la manière de gérer la réalimentation pour des gens qui avaient subi des privations alimentaires. Ancel Keys, un scientifique de l’Université du Minnesota, décide alors d’étudier la ration alimentaire nécessaire à la réalimentation de ces populations dénutries ! Il lance alors une campagne de recrutement pour ces “cobayes” avec une affiche pour le moins frappante : “êtes-vous prêts à vous affamer pour qu’ils soient mieux nourris ?”

Will you starve that they be better fed - affiche d'annonce pour participer à la minnesota starvation experiment

Pendant 14 mois, 36 hommes vont donc être étudiés. Pendant 6 mois, ils consommaient 1600 kcal par jour avec une activité physique modérée. Ce qui peut sembler la « norme » ou raisonnable pour un régime prescrit par certains diététiciens ou que l’on peut trouver dans certains magazines !!

Cependant, les 36 hommes du docteur Keys ont été menés « à la limite de la folie » au bout d’une période de restriction de « seulement » six mois.

photo des 36 participants avant l'expérience du Minnesota - minnesota starvation experiment

Ces 36 hommes voulaient contribuer à l’effort de guerre à leur façon, n’étant pas directement sur le terrain ou au front. Ils souhaitaient donc participer à une expérience scientifique qui pourrait aider leurs compatriotes. Ils se sont donc portés volontaires pour cette expérience de 14 mois, sans savoir quels dangers les attendaient

Comment fonctionnait l’expérience ?

  • Leurs mouvements, calories consommées, pensées, comportements ont été suivis à la loupe ainsi que leur pression artérielle, leur électrocardiogramme, leur métabolisme…
  • Ils devaient marcher environ 5 km par jour soit 45 à 60 min environ
  • Chacun devait tenir un journal afin d’y décrire ses propres expériences et ressentis.
  • Le reste du temps, ils allaient en cours à l’université et étudiaient afin d’obtenir un diplôme, pour la plupart.

L’ expérience a été agencée en quatre phases :

1- Phase de contrôle ou de standardisation :

Pendant ces trois premiers mois, les hommes étaient surveillés et autorisés à consommer environ 3200 kcal par jour en fonction de leur métabolisme. Avec cette ration alimentaire quotidienne, ils ont rapporté être en pleine forme maintenant un poids stable sans même y penser.

2- Phase de sous-alimentation ou « semi-famine » :

Après cette première phase, Keys entama la période de restriction alimentaire ou de « sous alimentation » pendant 6 mois à partir du 12 Février 1945.

Durant cette période, la ration alimentaire quotidienne de ces 36 cobayes allait de 1600 à 1800 kcal (cela dépendait de leur perte de poids au cours de cette phase). Donc leur ration alimentaire a été divisée par deux environ par rapport à la phase précédente. Les aliments qui constituaient ces repas étaient ceux consommés par les européens durant la guerre c’est-à-dire, des pommes de terre, des rutabagas, du pain et des navets principalement.

Et là, les choses ont commencé à changer.

Il ne leur était servi que deux repas par jour du Lundi au Samedi tandis que le dimanche, ils avaient droit à un plus gros repas à 12h45. Le but était qu’ils perdent au minimum 25% de leur poids de départ à la fin des six mois, ce qui signifie une perte de poids d’environ 1 kg par semaine. Leur ration alimentaire quotidienne dépendait de cet objectif de perte de poids hebdomadaire.

homme emmascié léchant son assiette lors de la minnesota starvation experiment

La plupart des hommes interrogés plus tard ont déclaré qu’il était devenu difficile pour eux d’être par exemple, dans la queue à la cafétéria et de voir leurs autres amis cobayes prendre cinq tranches de pain alors qu’ils n’en avaient droit qu’à trois. En effet, on se rappelle que le but pour ces hommes, était de perdre un kilo par semaine. Donc certains étaient autorisés à manger plus et d’autres moins en fonction de leur métabolisme et perte de poids.

Voici les symptômes qu’ils ont rapportés durant cette période de restriction alimentaire (dites-moi en commentaires si vous ressentez les mêmes !!) :

Physiquement :

  • Le physique de ces hommes a commencé à changer à cause d’une perte de poids vraiment notable : joues creusées, visage émacié, côtes apparentes, jambes et chevilles enflées. Sans parler de leur problèmes de peau, de l’anémie…
  • Ils ne pouvaient plus supporter d’avoir froid, demandant toujours plus de couvertures afin d’avoir chaud la nuit et ce même durant l’été.
  • Ils étaient sujets à des étourdissements, une fatigue extrême et des douleurs musculaires. Ils perdaient également leurs cheveux et leurs mouvements étaient moins coordonnés.

Ancel Keys auscultant un homme suivant l'expérience du minnesota - minnesota starvation experiment

Psychologiquement :

  •  La plupart des hommes se sont plaints d’être irritables et impatients les uns envers les autres à cause de cette restriction calorique et donc de la faim
  • Les petits défauts de leurs amis ou certaines de leurs remarques auxquels ils ne prêtaient pas attention auparavant, les agacaient énormément : la façon dont ils mangeaient, les petits bruits qu’ils faisaient…
  • Ils se plaignaient d’avoir moins d’énergie et devenaient plus « introvertis ». Leur indifférence vis à vis des relations humaines étaient flagrantes. Durant les réunions festives, ils trouvaient les sujets de conversations sans intérêt. Ils préféraient tous aller seul au cinéma et ne riaient plus lors de scènes comiques. Leur sens de l’humour avait aussi complètement disparu.
  • La plupart des hommes ont même abandonné l’université par manque de motivation pour les cours, d’énergie et de concentration pour étudier
  • Ils sont devenus obsédés par la nourriture «…manger était devenu un rituel…Quelques uns diluaient leurs aliments dans de l’eau pour afin qu’ils aient l’impression d’en avoir davantage. D’autres mangeaient de très petites bouchées et les gardaient un long moment dans leur bouche afin de les savourer, pour que le repas  paraisse plus long »
  • Certains collectionnaient les livres de cuisine et étaient devenus fascinés par les recettes. La plupart du temps c’était leur choix de lecture pour la journée et même la nuit. Ils pouvaient lire jusqu’à cinq heures du matin
  • Un des hommes, Harold Blickenstaff, se rappelait combien il était frustré de voir sa vie ne tourner qu’autour de la nourriture : « Je souhaitais tellement que cette expérience cesse. Et ce n’était pas si terrible que ça…notamment l’inconfort physique. Mais c’était que la nourriture était devenue la chose la plus importante de ma vie…et la vie manque réellement d’intérêt si la nourriture en devient la chose centrale. Par exemple, si vous alliez au cinéma, vous n’étiez même pas intéressés par les scènes d’amour mais plutôt lorsque les personnages prenaient leur repas et ce qu’étaient leur plats »
  • Plusieurs hommes ont constaté qu’ils avaient perdu tout désir pour les femmes et le sexe juste après le début de la période de « sous-alimentation ». Lorsque les hommes allaient au cinéma avec leurs amies, ils étaient davantage intéressés par les scènes de repas ou comportant de la nourriture que par un bon moment avec leur amie

Il est très important de souligner que moins les hommes mangeaient, plus leur ration alimentaire diminuait pour continuer à perdre du poids. Ils avaient tous atteints un plateau au bout de 5 mois et aucune perte de poids n’a été constaté après cela.

A la fin, certains hommes ne consommaient plus que 1000 kcal par jour pour tenter d’induire une perte de poids. En fait leur corps avait “ajusté” ses besoins énergétiques pour éviter de maigrir davantage. Leur métabolisme était complètement ralenti.

3- Phase de reprise de poids contrôlée ou réadaptation nutritionnelle :

Après cette phase « sous-alimentation » ou de restriction alimentaire, la phase de « réhabilitation » ou « ré-alimentation » de 3 mois a enfin commencé le 28 Juillet 1945.

Les sujets ont été divisés en 4 groupes de 8.

Quatre hommes avaient déjà quitté l’aventure car ils ne respectaient pas les règles imposées par le régime, à savoir voler de la nourriture et manger sans pouvoir s’arrêter (« binging »)…

Chacun des 4 groupes devait respectivement consommer 400, 800, 1200 et 1600 kcal en plus chaque jour afin de suivre et mesurer la quantité nécessaire pour que ces hommes retrouvent une bonne santé physique et mentale.

L’un des auteurs du rapport de l’expérience, Todd Tucker, rapporta le constat suivant : « Ce qui a été vraiment inattendu et surprenant à propos de cette phase de réhabilitation, c’est qu’elle s’est révélée être la phase la plus difficile psychologiquement ».

Les hommes étaient complètement frustrés, la sensation de faim étant présente en permanence.

En effet, le premier groupe n’était autorisé à consommer que 2200 kcal par jour. Donc Keys a rapidement augmenté les rations quotidiennes de tous les groupes ne constatant aucune amélioration de leur état physique et surtout psychologique.

Le scientifique a déclaré ce qui suit, indiquant que la convalescence ou guérison d’un homme adulte ne pouvait être optimale en dessous d’une consommation de 2000 kcal par jour :

« Une ration alimentaire adéquate doit être pourvue pour permettre aux tissus et aux organes endommagés de se régénérer…nos expériences ont montré que la guérison complète d’un homme adulte ne peut être possible avec une ration alimentaire de 2000 kcal par jour. Elle serait plutôt de 4000 kcal par jour pendant quelques mois. Les protéines, les vitamines et les minéraux ajoutés aux repas ont peu d’importance et n’apportent rien de plus, ce n’est que la quantité calorique consommée qui compte »

Dès que les hommes ont commencé à manger de nouveau normalement, certains d’entre eux ont constaté une rapide perte de poids qui était essentiellement de l’eau. En outre, ils se sentaient moins apathiques et sujets aux étourdissements.

Mais la fatigue, une faible libido et une certaine faiblesse restaient présentes.  Un homme a réalisé qu’il allait mieux quand il a constaté que son sens de l’humour était revenu.

Cependant même après trois mois d’alimentation « normale », les hommes ne se sentaient toujours pas dans leur état normal. Et oui, trois mois. Cela prend du temps de soigner un corps qui a été restreint.

Et rappelez-vous que leur période de restriction alimentaire n’a duré que six mois, ce qui n’est finalement pas très long comparé aux régimes que beaucoup de personnes suivent, sans compter les heures passées en salle de gym ou à courir !

4- Phase de reprise de poids sans restriction ou non contrôlée :

Durant cette période , il n’est pas étonnant qu’ils se soient rués sur la nourriture (ce qu’on pourrait appeler « binging ») jusqu’à ce que leurs estomacs leur fassent mal et qu’ils se rendent à moitié malades. Mais ils avaient toujours faim, c’est comme s’ils ne pouvaient plus s’arrêter.

A bout d’un moment, le corps fera tout ce qu’il faut pour inverser la tendance et rattraper le déficit calorique subit durant une période de restriction alimentaire. Il est très intelligent, écoutons les signes qu’il nous envoie.

Ils ont donc continué à manger, guidés par leur faim. Ils ont regrossi, atteignant un poids 10% environ au-dessus de leur poids de consigne (ou set-point), c’est-à-dire le poids auquel ils étaient avant de débuter l’expérience. Comme si le corps faisait ces réserves pour se réparer et parer à une éventuelle autre privation ou restriction alimentaire. Poids qu’ils ont retrouvé naturellement jusqu’à atteindre tranquillement leur poids de forme.

Ces hommes ont mis entre 2 mois et 2 ans à retrouver leur poids de forme. Et surtout ils ont mis du temps à avoir de nouveau une relation « normale » avec la nourriture, leur corps, à être en bonne santé physique et mentale…à redevenir eux-même tout simplement.

Cette expérience montre clairement les effets dévastateurs que peuvent engendrer les restrictions alimentaires sur des hommes adultes et ce, à tous les niveaux. Elle peut être transposée à la façon dont peut-être vous traitez votre corps depuis des mois voire des années avec toutes sortes de régimes “miracles”. Et ce, en pensant au début que cela est sain et que cela ne pourra pas vous faire de mal. En réalité, c’est l’opposé. Cette expérience le montre bien.

Quand nous nous privons de nourriture, notre organisme ne distingue pas une restriction alimentaire (imposée ou non) d’une véritable famine. D’autres femmes et moi-même en avons fait l’amère expérience.

Le corps a une “sagesse” et se défend coûte que coûte comme s’il devait faire face à un véritable danger pour sa survie. Alors écoutons-le.

 

1.Todd Tucker, The Great Starvation Experiment: The Heroic Men Who Starved so That Millions Could Live, Free Press, A Division of Simon & Schuster, Inc., New York, New York, ISBN 978-0-7432-7030-4, 2006.

2.Leah M. Kalm and Richard D. Semba, “They Starved So That Others Be Better Fed: Remembering Ancel Keys and the Minnesota Experiment,” Journal of Nutrition, Vol. 135, June 2005, 1347–1352. (http://jn.nutrition.org/content/135/6/1347.full#F2).

 

Je serais curieuse de connaître vos avis et vos ressentis sur cette expérience trop méconnue à mon avis donc n’hésitez pas à laisser vos commentaires !

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